Interview d'Emmanuel Petit sur son livre "Mon dictionnaire passionné de l'Equipe de France"

lundi 30 octobre 2017 / 13h54 /


Interview d'Emmanuel Petit sur son livre "Mon dictionnaire passionné de l'Equipe de France" 0

Emmanuel Petit a évolué 13 ans en Equipe de France et a tout vécu avec les Bleus, les bonnes comme les mauvaises périodes, en y remportant la Coupe du Monde 1998 et l'Euro 2000. Manu, comme on l'appelle, n'est pas homme à s'échapper lorsqu'il s'agit de donner son avis sur le football et notamment sur l'Equipe de France. Je suis donc allé à sa rencontre, pour réaliser une Interview sur son livre et lui poser mes questions sur son histoire avec les Bleus. 

manu livre décla Dans son livre "Mon dictionnaire passionné de l'Equipe de France" écrit avec la collaboration de Daniel Riolo, Manu Petit raconte ses émotions et ses souvenirs en Bleu, en décrivant de nombreuses anecdotes vécues avec ses coéquipiers. Nous y découvrons également le portrait de nombreux joueurs avec qui, il a évolué lors de ses 63 sélections, il nous parle d'argent, de politique, de religion et de famille ... du monde qui nous entoure en quelque sorte. 

Plus je parcourais le livre et plus 3 mots ressortaient très souvent à quasiment chaque page et j'ai souhaité aborder ces sujets lors de l'interview. 

Je vous livre par écrit un extrait des réponses de Manu Petit et vous invite à écouter l'interview au travers de la vidéo, pour avoir les réponses dans sa globalité. 
 

INTERVIEW D'EMMANUEL PETIT PAR ZELJKO TANASIC

ZT : Manu, n'as tu pas une âme de chevalier des temps modernes, en défendant la veuve et l'orphelin et en voulant faire en sorte que le monde soit un peu plus juste  ?

EP : Ça fait longtemps que j'ai arrêté d'avoir cette ambition de vouloir changer le monde, ça fait longtemps que je n'ai plus cette utopie et cette vision du monde, au contraire j'essaie plutôt de contrôler le monde dans lequel je vis, dans ma sphère privée ... je me considère plus comme un alerteur de conscience, plutôt qu'une grande gueule qui veut foutre la "merde". Je trouve qu'aujourd'hui, il faut beaucoup de courage pour s'exposer médiatiquement et prendre position contre des choses qui sont purement scandaleuses (...)

ZT : Est-ce que tu penses que vous auriez été Champion du Monde 1998, si Zidane avait choisi la sélection algérienne ?

EP : En 98, suite à l'expulsion de Zizou, il a eu un véritable impact lors de la Finale (contre le Brésil), mais globalement nous avons joué les principaux matchs sans le soutien et l'apport de Zizou dans le jeu ... je me dis que oui, nous aurions pu faire quelque chose de sympa mais de là, à dire qu'on aurait été champion, pour moi c'est compliqué de répondre à ce genre de question car on rentre dans quelque chose de surréaliste (...)

Ecoutez l'interview complet !



ZT : Robert Pires est vraiment si poilu que ça ? 

EP : (Rire) Robert excuse moi Robert ... tu m'excuseras mais ce n'est pas un secret de polichinelle, on en rigolait souvent ensemble et je le chambrais, mais je n'étais pas le seul ... il a une capillarité assez impressionnante ... je suis surpris d'être amené à parler des cheveux de Robert ou de ses poils (Rires) ... Robert et moi, on est amis depuis très longtemps (...)

ZT : Avais tu besoin de t’isoler pour bien préparer les matchs ou alors c’était un manque d’affinités avec tes coéquipiers ?

EP
 : Ça n'a rien à voir avec l'affinité, car j'ai toujours eu une affinité assez forte avec de nombreux joueurs de l'Equipe de France et même encore aujourd'hui ... dans tous les clubs également où j'ai joué et d'ailleurs ça m'a valu quelques reproches au Barça, car tradionnellement les joueurs doivent partager leur chambre à deux ... je me suis heurté aux décisions du club et j'étais même disposé à payer ma chambre pour être tranquille (...) 

ZT : J'ai l'impression que France 84 et 86 t'a donné l'envie et la fierté de porter le maillot des Bleus ?

EP :
Je me rappelle de mes premières émotions en regardant certains mondiaux, notamment cette 1/2 Finale à Séville contre l'Allemagne avec le scénario que l'on connaît, c'était probablement le plus beau match qui m'était donné de voir avec le maillot Bleu, j'aurais rêvé de jouer ce match tant le scénario était hitchcockien ... je me rappelle très bien de l'avoir regardé en présence de ma famille, j'étais un ado et je me rappelle qu'à l'issue du match j'en voulais à l'Allemagne, je voulais refaire la deuxième guerre mondiale, je passais mon temps à courir autour de la maison alors qu'il était tard, j'étais presque possédé  (...) 

ZT : Est-ce que Platini et sa bande vous ont, quelque part, guidé vers les succès en 98 et 2000 ? 

EP : 
C'est d'ailleurs la réussite qui nous est tombée dessus lorsqu'on accède en 1/2 Finale, on se rend compte qu'on est au même niveau que nos ainés et qu'on a la possibilité d'écrire une page blanche de l'histoire du football mondial et du foot français ... quelque part on a la possibilité de devancer nos ainés ... chaque génération a sa propre identité et sa propre façon de jouer ... moi, j'ai toujours dit que cette génération aurait du être championne du monde avant nous, tant elle le méritait dans le jeu et dans l'aisance technique qu'elle dégageait, mais aussi dans ce jeu à la française qu'elle pratiquait, ça nous a inspiré (...) 

ZT : Pourquoi les jeunes footballeurs et notamment la génération Nasri, Menez, Ben Arfa, ne s’est pas vraiment identifiée à vous ou alors ne l’a jamais vraiment exprimée ?

EP : 
Parce qu'il y a un climat anxyogène qui ne fait que de grandir, à la fois en France et dans le monde entier. Il y a une radicalisation de plus en plus difficile à comprendre, en tout cas pour moi, c'est le paradoxe de la société moderne dans laquelle on vit aujourd'hui. Il y a une démultiplication des moyens de communication, qui fait qu'on peut avoir une information en deux clics sur Internet et malheureusement les gens se radicalisent de plus en plus, parce qu'il y a une mutation qui s'opère aujourd'hui  ... dans le football, on n'y échappe pas, moi quand on me dit que l'Equipe de France 98 est le symbole de la France Black-Blanc-Beur et quelques années après lors du naufrage de Knysna, on me dit que c'est l'immigration qui est la principale cause de l'échec de l'Equipe de France, je trouve que l'on prend des raccourcis à la fois en 98 et également en 2010 que je ne prendrais jamais ... tu citais le cas de Menez, Ben Arfa, Nasri, je ne sais pas s'ils sont tous de confession musulmane et on va parler franchement des choses, a contrario quand j'entends un garçon comme Griezmann dire qu'il se sent plus espagnol que français, ça n'a jamais fait une ligne dans la presse, imagine toi si un garçon comme Ben Arfa avait un tel propos, comment l'intégralité de la presse lui serait tombée dessus ... il y a, à la fois une victimisation et une radicalisation des 2 côtés, que je ne supporte plus et j'ai l'impression que l'on se déchire alors qu'on est tous français  (...) 

ZT : Tu expliques que Cantona a du mépris pour Didier Deschamps, parce que ce n'était pas un artiste. Penses-tu que Cantona a le même mépris pour Roy Keane, joueur besogneux et rude, avec qui il évoluait à Manchester United ?

EP : Je me rappelle bien de cette phrase qui faisait référence à son statut de joueur et à sa fonction sur le terrain, il l'a surnommé le "porteur d'eau", je crois justement que sans eau plus personne ne peut exister et que sans porteur d'eau, même dans une équipe on ne va pas très loin ... pour répondre à ta question, je pense que s'il avait eu la même déclaration et la même position envers Roy Keane, ce dernier n'aurait pas porter l'affaire devant la justice et il serait allé voir directement Eric Cantona ... connaissant les 2 personnages, je pense qu'il y aurait eu des étincelles (rires) (...)

ZT :  Tu écris que Deschamps voit le football comme Aimé Jacquet, donc la France devrait être championne du monde 2018 en Russie ?

EP : En même temps ce que je dis ça n'a rien de négatif ou de péjoratif, Didier lui même le reconnaît avec le potentiel qu'il a aujourd'hui, le nombre d'options notamment sur le plan offensif, il a la possibilité d'avoir 2 équipes de France qui se valent quasiment, donc c'est une richesse que ses prédécesseurs n'ont jamais eu ... je sais qu'il est irrité même par nous les anciens de 98, qui l'égratignons sur sa perception et sur ses compositions, mais pour l'instant ça lui donne raison puisque, 1/4 Finale au mondial brésilien, finaliste l'année dernière à l'Euro. Aujourd'hui c'est rare pour le souligner, l'Equipe de France s'est qualifiée directement au mondial russe, en n'étant pas resplendissant et spectaculaire dans le jeu, dans un groupe qui était largement à sa porté ... comme je dis toujours, la vérité d'aujoud'hui n'est pas celle de l'année prochaine au mondial russe.

ZT : Tu proposes un schéma de jeu plutôt en 3-5-2 pour l'Equipe de France. 

EP : Oui je reste sur mon 3-5-2, nous avons 4 défenseurs centraux de haut niveau à exploiter. Je repositionnerais Matuidi Latéral Gauche, car il est capable de faire le piston avec un pressing fort au milieu du terrain, un N'Golo Kanté à la récupération et Paul Pogba en milieu relayeur et non défensif.

ZT : Ce n’est pas le football d’Aimé Jacquet cela. Est-ce que tu tiens cela de ton passage au Barça ou d'ailleurs ?
 
EP : Je regarde simplement la qualité des joueurs et leur profil en Equipe de France, en sachant qu'il y a des titulaires blessés. Je trouve que dans les schémas tactiques proposés aujourd'hui, il y a des joueurs qui ont du mal à s'épanouir, parce qu'ils sont cantonnés à des rôles avec des restrictions ... moi je me dis, pourquoi ne pas s'appuyer sur les qualités que montrent certains joueurs, notamment la défense centrale qui pour moi, si je dois dessiner une tactique je commence par la défense et c'est arbre on poursuit par le haut avec le milieu de terrain et l'attaque  (...)

ZT : Après la déroute en Coupe du Monde 2002 en Corée du Sud, savais tu à ce moment là, que cette génération avait écrit la dernière page de son histoire en Bleu ?

EP : C'était inéluctable, la fin était écrite, c'est un peu ce qui s'est passé avec l'équipe nationale d'Espagne, pendant 5 ans on a dominé la planète du foot, on battait tout le monde, on était irrésistible, mais Aimé Jacquet n'avait pas les options qu'a Didier aujourd'hui ... imaginons, qu'on avait 3 joueurs titulaires blessés ... on l'a vu en 2002, quand on perd à la fois Zizou et Robert qui est 50% de notre milieu, à 80% dépositaire du jeu, quelque part c'est logique qu'on aille dans un mur. Dans la préparation également, on était un groupe vieillissant rassasié de titres en Equipe de France et en club ... j'aime penser qu'un individu ne peut avancer qu'à partir du moment, où le matin il se réveille en ayant faim, s'il n'a pas faim c'est le début de la fin.

ZT : Quand on voit comment l’Allemagne a fêté la sortie de Lukas Podolski, qui a ciré le banc de la Mannschaft, pourquoi en France, nous ne savons pas offrir une belle sortie à nos champions ?

EP : On attendait que la décision d'arrêter provienne de moi et lorsque tu es un compétiteur et un joueur de foot, on n'attend pas que ce soit toi qui prenne la décision, tu veux aller au bout et au-delà de tes convictions et tu veux même faire l'année de trop (...)

Ce n'est pas qu'au foot mais dans tous les milieux comme ça, ceux qui ont été des références ou des sommités dans leur domaine, lorsqu'ils décident de passer la main, rares sont les éloges et les célébrations sont quasiment inexistantes, dans le football c'est comme ça. Je vais te prendre un exemple, tu connais le protocole qui peut exister en Angleterre lors des finales de coupe, notamment la FA Cup. Tu as un dispositif et un protocole qui sont impressionnants, avec la garde républicaine, l'armée, le SAS, enfin tu as tous les gens qui se donnent corps et âmes, pour protéger le peuple britannique à la fois sur le territoire mais également à l'extérieur. Ils sont là pour être les garants de la sécurité et sont toujours mis à l'honneur et sont applaudits par 80 000 personnes au stade. Je n'arrive toujours pas à comprendre, comment on n'arrive pas à faire cela en France. Pendant des années, je le demandais à France Télévisions parce qu'ils étaient détenteurs des droits, mais j'ai également essayé de sonder des personnes à la Fédération Française de Football, c'était presque une fin de non recevoir et il fallait presque "toquer" à la porte du ministère des sports ... pour moi, c'est une façon de redorer le blason de l'autorité publique, notamment auprès des jeunes ... je suis peut être naïf, mais j'aime honorer les ainés, pour moi c'est aussi une transmission nécessaire et obligatoire, pour avoir un respect intergénérationnel et de s'inspirer de ce qu'ont réalisé nos ainés. Je le déplore chaque année, qu'en France il ne se passe rien à ce niveau là, mais pas simplement dans le football mais dans beaucoup de domaines ... c'est un cancer qui nous ronge de l'intérieur et on n'en oublie tous, quelque part, qu'on a besoin de ce devoir d'exemplarité (...)

ZT : Si tu étais président de la FFF, quelles sont les 2 premières mesures que tu prendrais ?

EP : La première pour moi qui me semble prioritaire, avant même de penser à tout ce qui est référent au jeu ou même au football amateur et des équipes nationales, j'essaierais de changer les statuts de la FFF concernant le mode de scrutin de l'élection du président, car c'est purement anti démocratique. Dans un pays qui passe son temps à faire la morale à travers le monde et à essayer d'imposer son modèle démocratique à tout le monde, ce serait bien de se l'imposer à soi même de temps en temps, notamment pour une fédération qui comporte le plus grand nombre de licenciés. 

Elire le président de la FFF, ce serait comme élire le président de la France, en demandant aux millions d'électeurs français d'aller faire un pique-nique au bord de la Seine, pendant que l'élection se déciderait à l'Assemblée Nationale en petits comités de quelques centaines de personnes, pour représenter plusieurs millions de français. C'est exactement ce qui se passe avec l'élection du président de la FFF. Ce sont des procédés qui datent du moyen âge. Le football amateur est en souffrance et pour avoir des Zidane, des Mbappé, des Henry, il faut donner des moyens aux clubs amateurs (...)

ZT : Malgré les succès et les nombreuses sollicitations, est-ce que ta famille t’a permis de garder les pieds sur terre et penses-tu qu’un mauvais entourage peut briser une carrière ?

EP : Biensûr un mauvais entourage peut briser une carrière, des mauvais choix également. On a tous le droit de faire des erreurs dans la vie, mais on a surtout le droit d'apprendre de nos propres erreurs. J'en ai fait, j'ai connu de gros échecs professionnels et familiaux, j'en ai tiré les conséquences, je n'ai pas toujours été irréprochable et j'ai une part de responsabilité dans ces échecs. J'ai appris de tout ça et j'essaie de donner le meilleur de moi même, c'est compliqué de nos jours de se lever le matin, en pouvant allier les responsabilités familiales et professionnelles, en étant une personne irréprochable, un bon citoyen, un bon père de famille. Il y a des matins, je n'ai pas envie ou je suis révolté par ce qu'il se passe autour de moi et pourtant il faut accepter tout cela ... Je n'ai pas la prétention de changer le monde, mais en tout cas je n'ai surtout pas envie, qu'on vienne changer le monde dans lequel je vis ... je continuerai à me battre et à être un alerteur de conscience ... car contrairement à beaucoup de gens, j'avance toujours à visage découvert et je n'ai pas de pseudo sur les réseaux sociaux, pour déchaîner ma haine de l'autre, moi j'avance à visage découvert et j'assume ce que je dis !



 Interview et propos recueillis par ZT // Socio Football


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